LE CONSERVATEUR             Blog du  dissident politique  David  Valancogne

 
Lundi 19 mars 2007

Les clichés donnent souvent au libéralisme une image de doctrine économique et c’est un tort. La plupart des gens considèrent que c’est son seul domaine d’existence. Or, le libéralisme est avant tout une philosophie réaliste.

Par ailleurs, beaucoup de tenants de la philosophie libérale affirment que l’éthique ne fait pas partie de son champ d’investigation. Tout au plus expriment-ils que l’éthique est une question de choix personnel.

En définissant le concept d’éthique, nous allons voir que la réalité est toute autre.

 

L’éthique est la science qui s’appuie sur le comportement humain en relation avec les valeurs, les principes et les normes morales. L’Ethique intervient donc dans tous les domaines de la société et également dans tous nos choix personnels. En effet, il est impossible de séparer l’acte libre du jugement éthique, car tout acte libre et conscient possède un contenu qui n’est jamais indifférent ou neutre objectivement. On agit forcément pour quelque chose, sur quelque chose, ou en direction de quelqu’un. A chaque fois que nous devons prendre une décision, notre choix est toujours précédé d’un jugement moral qui va guider notre volonté : « ce que je veux faire est-il conforme à ma conscience  ? ». De la même manière, les décisions politiques, économiques, etc.. font nécessairement appel à un jugement moral. L’éthique est donc une exigence qu’il n’est pas possible de supprimer de la vie humaine. Elle est présente dans tous les actes humains. Comment certains libéraux peuvent alors affirmer qu’il n’y a pas d’orientation éthique dans la philosophie libérale ?


Les individus comme les décisionnaires d’institutions ou d’entreprises peuvent avoir une conception différente de la morale qui les amènent à prendre des options répondant à une logique propre. C’est pourquoi il est nécessaire de clarifier le débat moral. Le libéralisme humaniste se distingue des autres formes de libéralisme par son attachement à une éthique humaniste. Nous allons voir que cette conception constitue un véritable fossé vis à vis des autres formes éthiques.

L’Ethique peut être divisé en quatre courants principaux.
 

D’abord, l’éthique sociobiologiste. Elle est basée sur l’évolution des espèces en général, ainsi que de l’Homme et de la société. Ses tenants en déduisent que la morale ne peut qu’elle même évoluer. Il ne peut donc y avoir de principes et de valeurs universels. Si nous avons des droits de l’homme, ils ne peuvent être que temporaires.

 

Ensuite l’éthique subjectiviste. Elle est certainement un des courants qui influence beaucoup le libéralisme.

Pour elle, la morale ne peut se baser sur des valeurs objectives ou transcendantes, mais seulement sur les choix autonomes du sujet. En fait, le choix est le fondement de l’agir moral. La seule limite est la liberté d’autrui. La liberté est le point de référence suprême mais aussi le but ultime.

Il existe une difficulté pour ce courant à poser une norme sociale en particulier pour ceux qui au nom du principe d’autonomie n’acceptent que l’auto-contrainte. Pour éviter de recourir à la fonction coercitive de l’état léviathan, ils proposent « le principe de tolérance » ou le critère « d’absence de dommage important » à autrui. Il s’agit en fait de renoncer au fondement rationnel de la morale. Nous verrons dans le chapitre consacré à la liberté, que le libéralisme subjectiviste en posant l’exercice de l’autonomie comme central, exclu du même coup certaines catégories d’individus comme les handicapés, les mourants, les embryons. Ceux-ci se retrouvent dépourvus de droit avec les terribles conséquences que cela peut supposer.

 

Un autre courant est le pragmato-utilitarisme. Il est né de l’impasse du subjectivisme. C’est une sorte de subjectivisme de la majorité. Tout comme lui, il est marqué par un refus de la métaphysique et de toute norme universelle. Il consiste en un calcul de conséquences de l’action en fonction du rapport coût/bénéfice. Ses principaux représentants que sont Bentham et Stuart Mill le résument comme la maximisation du plaisir, la minimisation de la douleur et l’accroissement de la sphère des libertés personnelles, pour le plus grand nombre de personnes. L’utilitarisme ne respecte pas tous les êtres humains, et paradoxalement, place au même niveau les animaux et les hommes, en raison de leur capacité à ressentir (plaisir/douleur).

 

Tous ces courants éthiques ont en commun de ne pas reposer sur une vérité objective de la personne. En tentant de fonder uniquement la morale sur la liberté, l’utilité ou le progrès de l’espèce, elles se retrouvent au dénominateur commun… du relativisme éthique !

 
L’éthique humaniste s’oppose à cela.

Elle s’appuie sur des normes et des valeurs objectives universelles et hiérarchisées. Ces valeurs reposent elles-mêmes sur la structure ontologique de l’homme en tant que personne.
Mais qu’est ce qu’une personne ?

Ce concept de personne a lentement émergé depuis Aristote mais a surtout été développé par Saint Thomas d’Aquin et les néo-thomistes. La personne est composée d’une âme spirituelle qui informe et donne vie à la réalité corporelle. Autrement dit, le corps et l’esprit sont unis et constituent la personne. On ne peut donc réduire l’être humain à son seul corps. A la mort, le corps sans âme cesse d’être une personne. Le corps est donc humain parce qu’il est animé d’une âme spirituelle. Les rites funéraires existant depuis la préhistoire illustrent le respect du corps qui a abrité l’âme. La personne a donc une valeur sacrée.

 

Le concept de personne a des conséquences morales importantes.

 

En effet, la personne, de par sa nature, a d’abord une valeur pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle fait. Elle a un caractère objectif et existentiel primordial, contrairement à la thèse soutenue par les subjectivistes. La personne ne se résume donc pas à sa capacité d’autodécision. L’homme reste homme, même s’il n’exerce plus, pour des raisons accidentelles, ou n’exerce pas encore, ou ne réussit plus à exercer ses facultés mentales.

On ne peut pas dire que le corps est la propriété de l’homme, car le corps est l’incarnation de la personne humaine : le corps est sujet. Il y a donc un fossé incommensurable entre « la chose » dont on peut être propriétaire et le corps humain.

La société a comme point de référence la personne humaine. La personne représente la fin et la source de la société.

 

Voyons maintenant comment la personne pose ses actes librement.

 
La personne « en acte »
Tout acte libre comporte une responsabilité.

Cette responsabilité implique d’évaluer les biens en question et l’exigence de devoir répondre face à sa conscience. Celle-ci représente le jugement de la raison, relative à l’idée du bien et du mal. Pour chacun de nos actes, nous recherchons la connaissance nécessaire et le discernement pour évaluer leur valeur morale. Plus ce jugement est vrai et complet dans l’évaluation et plus le jugement moral sera objectif et valable. En revanche, plus ce jugement sera obnubilé ou bouleversé ou même privé des renseignements nécessaires et plus le jugement moral sera fallacieux, erroné. L’obligation morale ne consiste donc pas seulement dans le fait « d’agir selon sa conscience » mais aussi dans le fait de se former une conscience vrai, juste et sûre. Un homme peut errer de bonne foi avec une conscience erronée.

Le jugement se confronte à des normes, des lois objectives hiérarchisées qu’il doit respecter et que l’on peut résumer sous le vocable de « loi morale naturelle ». L’homme trouve cette loi par sa raison naturelle, de sa propre façon d’être, et dans l’éducation. C’est une loi universelle, immuable. La loi naturelle peut se résumer par ce qui est conforme à la nature humaine. Cette réalité morale devient accessible à l’homme par la lumière de son intelligence.

La loi naturelle, très critiquée par de nombreux courants philosophiques, est pourtant un fait plutôt qu’une théorie. C’est simplement le constat que l’homme est par nature un être moral et que la raison humaine est en soi une raison pratique et morale.
Pour le chrétien la loi naturelle est aussi le reflet de la loi éternelle qui est l’ordre de la réalité telle qu’elle existe dans l’esprit du Créateur.

La loi naturelle pousse toute conscience à faire le bien et à éviter le mal. Elle se concrétise dans le respect de la personne.

 

La valeur éthique d’un acte s’apprécie sous l’angle subjectif de son caractère intentionnel, mais aussi selon son contenu objectif et ses conséquences. Mais l’attitude subjective doit s’adapter à la valeur objective.

Par exemple, un homme renverse un enfant avec sa voiture accidentellement. Le jugement éthique prend en compte le fait que cet accident n’était pas intentionnel (jugement subjectif), mais n’efface pas pour autant la faute, car il y a eu objectivement mort de l’enfant (valeur objective de l’acte), ce qui est moralement inacceptable. Il y a donc une obligation morale à adapter le jugement subjectif à la valeur objective de l’action et non l’inverse.

Les valeurs morales contenues dans la loi naturelle ne sont pas créées mais découvertes. Elles apportent la qualité et la perfection aux actions humaines, car elles sont conformes au bien ou à la dignité de la personne.

L’éthique humaniste considère la réalisation des valeurs, le projet de soi comme le devoir suprême de l’homme. (On parle d’éthique téléologique).

 
 
L’humanisme peut-il être athée ?
 

Avant la révélation, les hommes avaient l’impression d’être manipulés par les dieux avec parfois des conséquences mortelles. La révélation apporte un Dieu qui n’est ni tyran capricieux, ni prédateur, ni abstraction lointaine. Les hommes se sentent libérés et comprennent qu’ils peuvent infléchir le cours de l’histoire dans un sens humain. Mais, ce que les hommes bibliques ont perçu comme une grande libération, les humanistes athées l’ont compris comme un esclavage. La liberté humaine ne pouvait coexister avec le Créateur. La grandeur de l’homme exigeait de le rejeter. C’est une nouveauté spectaculaire, car il ne s’agit plus d’un athéisme sceptique mais d’un humanisme athée. Celui ci se dote d’une idéologie développée et d’un programme pour refaire le monde. Le communisme et le nazisme en sont les aboutissements les plus épouvantables. Un humanisme athée ne peut être qu’un humanisme inhumain.

A un moindre degré, si nous coupons les droits fondamentaux de leur origine judéo-chrétienne, ils finissent par dériver, comme c’est le cas aujourd’hui à travers « l’idéologie des droits de l’homme ». On finit d’ailleurs par être incapable de pouvoir justifier leur existence face à l’adversaire.

 

Cela ne veut pas dire que le lecteur est invité à se convertir à la foi chrétienne pour être un libéral humaniste. Il s’agit plutôt d’admettre et de tenir compte que l’humanisme est d’origine et d’inspiration chrétienne. Il s’agit de reconnaître également que la philosophie libérale et le mouvement des lumières d’une manière générale n’auraient probablement jamais existé sans le christianisme. Les exemples de la filiation du libéralisme au christianisme foisonnent : citons l’université de Salamanque, qui dès le Moyen Age a fait progresser la science économique, Saint Bernardin de Sienne qui écrivait sur la valeur de l’argent, le catholique Brentano qui avait pour élève Carl Menger, le fondateur de l’école autrichienne, Frédéric Bastiat, sans compter l’Encyclique « Centissimus Annum » de Jean-Paul II le Grand qui respire le libéralisme etc…

 

L’éthique humaniste prend sa source en l’homme dont la dignité doit être respectée. Elle fait appel à des normes objectives inscrites dans la nature humaine. Sa finalité est la vérité et le bien pour chacun d’entre nous.

 
 
Le libéralisme n’est donc pas neutre
L’éthique ne peut être une question de choix personnel comme l’affirme un certain nombre de libéraux. Le libéralisme hors du champ de l’éthique est une farce. La preuve est apportée par cette classification éthique, où nous pouvons ranger tous les courants libéraux  ! On reconnaît un certain nombre de grandes figures comme Stuart Mill ou Ludwig von Mises avec le courant utilitaro-pragmatique. On retrouve Hayek qui oscille entre utilitarisme et sociobiologisme ou encore Murray Rothbard dans la catégorie des subjectivistes.
par David Valancogne publié dans : Ethique
 

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